Carlo Gesualdo vivait heureusement avant que ne s'impose le tempérament. Ses madrigaux témoignent ainsi d'une harmonie inorganique mais rigoureuse dont les dissonances éphémères ou plus durables constituent un des charmes les plus évidents, sorte d'équivalent musical anticipé du Canzoniere de Pétrarque. Le maître mot est donc liberté, tant chez l'inspirateur assassin que chez ses nouveaux interprètes : le quartet de David Chevallier et l'ensemble A Sei Voci.
Sont sollicités les livres VI (Mille volte il di, moro - Io pur respiro in cosi gran dolore - Io parto e non più dissi - Moro, lasso al mio duolo), V (Iteno, o miei sospiri) et III (Languisce e moro, ahi crudel).
L'alliance d'une sensibilité contemporaine rompue aux chemins de traverse, au vagabondage musical sans entraves, et les efflorescences du Rinascimento incarnées par Gesualdo et Le Tasso opère ici à merveille. La familiarité éventuelle avec les Madrigaux n'y est nullement surprise, l'ensemble A Sei Voci conférant sérénité et grâce aux variations du quartet.
Ce dernier offre un écrin parfaitement en phase avec les lamentations du prince de Venosa, sorte de basse discontinue, mouvante et colorée où se font entendre les acquis de la musique improvisée européenne qui par une sorte de grand écart temporel retrouve avec bonheur les libertés musicales à l'oeuvre avant le XVIIe siècle. S'il ne s'agit pas de jazz à proprement parler, il n'empêche que l'improvisation, les variations rythmiques et mélodiques, les frottements harmoniques qui sont quelques-uns de ses constituants sont ici à l'oeuvre. Manque le swing. Mais ce défi-là est hors sujet si l'on aborde la musique de Gesualdo. En l'état ces Gesualdo Variations constituent une des rares réussites où se combinent deux traditions européennes espacées de quatre siècles.
Jean-Pierre Jackson - Classica